2015 |

Juin 2015

Incorporation  à la puissance  deux : Le corps social et ses  phénotypes littéraires

Incorporation à la puissance deux : Le corps social et ses phénotypes littéraires

26 et 27 juin - Colloque

Présentation

Dans le discours de la sociologie française, le concept d’incorporation est un fil récurrent depuis les débuts de l’Année sociologique. Marcel Mauss notamment a posé le concept de « techniques du corps » (1935) que les travaux de Pierre Bourdieu sur l’habitus ont ensuite développé, tout comme, en Allemagne, ceux de Norbert Elias sur le XVIIe siècle et l’étiquette, dans la Société de cour notamment (1969). Pour l’époque moderne, ce cadre théorique qui était lié à l’intérêt des sociologues pour les processus de socialisation, a ainsi servi à mettre au centre de la réflexion sur les sociétés un principe de contrôle (soit un contrôle des corps, soit un contrôle des affects), contrôle effectué par l’ordre politique et « vécu » par les membres de la société, c’est-à-dire notamment intériorisé par les individus (Elias). Plus récemment, cette question a été reprise dans les sciences politiques, les sciences de la culture et les disciplines historiques. L’historienne du Saint Empire, Barbara Stollberg-Rilinger, traite par exemple de la « fiction collective » des institutions politiques et de ses « formes extérieures »[1], qui produisent – ou « incarnent » – l’État par le biais d’une culture de la présence, une culture des signes et des fêtes officielles[2]. Albrecht Koschorke et d’autres ont tenté de reconstituer comme incorporation métaphorique le trajet de « l’État fictif » dans l’histoire européenne en 2007[3]. En France, la sociologie de Manuel Schotté sur les sportifs se situe dans la continuité des travaux de Pierre Bourdieu. Conçue comme une pratique symbolisante, la notion d’incorporation est presque devenue un topos des discours sur la façon dont agit le politique.

Mais qu’en est-il du point de vue des écrits littéraires[4] ? Quand Norbert Elias lit L’Astrée d’Honoré d’Urfé dans le dernier chapitre de La Société de cour, il y voit une forme de résistance par la fiction d’un ethos de l’amour, par les « armes de l’esprit » écrit-il, au processus de contrôle monarchique de la noblesse qu’il analyse ; une forme d’action directe mais seconde par rapport à la lutte armée, en partie inconsciente, puisque Elias réduit à la fois l’action de l’écrit littéraire (par comparaison avec l’action guerrière) et la maîtrise que l’auteur a de son écrit. L’intérêt d’une telle analyse sur laquelle on pourra revenir dans le cadre de ces journées est bien pourtant de montrer que la pratique symbolisante, c’est-à-dire la production de métaphores, de fictions, de représentations, théâtrales par exemple, n’est pas seulement un objet de recherche des lettres ; elle est également un point de repère pour penser les modes de symbolisation qui tentent d’échapper au contrôle politique, voire les effets sémiotiques qui lui échappent vraiment. Elle montre que la pensée de l’incorporation et des effets de résistance est en outre liée à une représentation du littéraire. Ainsi dira-t-on que la symbolisation, en sollicitant ou en créant dans l’individu des affects parfaitement réglés par la soumission, va de pair avec une production de signes qui ne se laissent pas entièrement absorber dans ce processus. Jon Beasley-Murray montre ainsi que chaque habitus entraîné produit simultanément de la résistance[5]. Sans contester l’efficacité de l’incorporation dans la perspective foucaldienne de la gouvernementalité, Beasley-Murray pose néanmoins la question de savoir comment l’habitus et l’affect idéologique font surgir des effets contraires aux opérations du champ social. Cela peut s’élaborer sous des formes diverses : par l’inertie ou la réticence (à l’égard des habitudes proscrites), c’est-à-dire dans le domaine du comportement ; par une résistance corporelle ou institutionnelle ; ou alors par la production de signes polysémiques, par exemple des écrits, des photos, des représentations idéologiques. Ainsi, dans un domaine qui prolonge les réflexions de Norbert Elias, peut-on réfléchir à la façon dont la galanterie a été au XVIIe siècle un discours de représentation des conduites et des corps, marquant, sous la forme d’une multiplicité constante de définitions et de prescriptions, l’intériorisation plus ou moins « résistante » d’un contrôle du modèle curial. Selon Beasley-Murray, something always escapes dès qu’il est question d’évoquer des affects ; dans le processus de soumission des individus à l’ordre social, un « surplus affectif » rend l’incorporation efficace, mais le même surplus travaille aussi contre elle. Il s’agit donc paradoxalement d’une vertu et d’une énergie propre de l’affect qui arrive à déborder le principe de contrôle.

Nous nous proposons donc de réfléchir aux formes que peut prendre le « surplus affectif » dans le domaine de la représentation, littéraire ou autre. Dans cette perspective, on ne souscrira pas plus à une logique d’immanence politique totale (c’est-à-dire, à l’hypothèse d’un passage direct du contrôle, d’une transmission sans reste de l’institution à l’individu), qu’à une logique de transcendance sémiotique pure (par exemple dans les œuvres d’art, détachées du monde social). La littérature, les spectacles, les écrits, voire toute production sémiotique, circulent entre des incorporations et leurs effets contraires : en tant que représentations, elles produisent peut-être cet intervalle.

Par ailleurs, toute pratique symbolisante produit des phénotypes affectifs[6] qui signalent tant les formes de soumission idéologiques que les modes du surplus affectif (escape).[7] Un exemple : en 1496, l’auteur castillan Juan del Encina présente une églogue à la cour des ducs d’Albe, l’Égloga de Mingo, Gil y Pascuala.Dans ce texte, il reproduit sa propre situation sociale précaire à travers la figure du berger rustique Mingo qui n’ose pas entrer dans la salle où se trouvent les ducs et leurs courtisans. Dans un premier temps, Mingo montre donc une servilité éclatante ; puis, mieux entraîné aux techniques du corps aristocratique valables dans cette société, il peut en devenir une membre.[8] On pourrait dire que cette pièce manifeste une espèce d’« incorporation du moi dans des stratégies symboliques publiques » (embodiment of self into public symbolical strategies[9]). Mais dans le même temps, Encina utilise dans son œuvre des métaphores récurrentes (par exemple, dans le Triunfo de Fama), pour se présenter sous le voile d’un nouveau Prométhée. Figure d’un puissant transmetteur de lumière pourvue d’un génie poétique, Encina en arrive à se présenter dans la fiction comme l’égal des ducs et même des rois catholiques, les monarques représentant la lumière céleste et le pouvoir absolu. Pour autant qu’ils soient des figurations affectives – ce qui mérite discussion – le berger et Prométhée peuvent être analysés comme deux phénotypes possibles d’une incorporation politique « au carré », c’est-à-dire des phénotypes littéraires donnant forme à l’incorporation politique (c’est la soumission du berger) et faisant retour en outre vers celle-ci (à travers Prométhée qui traverse la soumission et la dépasse). Autre exemple : le bras meurtrier du Cid cornélien, rendu responsable de la bataille entre devoir et amour, n’est-il pas une métaphore corporelle de l’incorporation conflictuelle qui divise la figure héroïque dans un régime contraignant ? Le conflit fatal entre langage, affect et devoir dans les œuvres de Racine, cet « effet de sourdine » classique dont a parlé Leo Spitzer[10], emblématisé par l’impuissance de Phèdre à « se déclarer »[11], n’est-il pas une forme d’énonciation rhétorique du même processus ? Enfin le comique de Molière et sa mise en scène du corps, notamment dans Le Bourgeois gentilhomme, n’invite-t-il pas à une lecture analogue, à travers le développement de ses propres phénotypes littéraires ? Ainsi, pourra-t-on, dans le roman, enquêter sur la relation entre les divers niveaux sémiotiques permettant un dialogisme interne du texte, un dialogisme qui réclame une autre compréhension de la figuration affective, différent de celui des genres théâtraux : dans La vie de Marianne, le système de la première personne fait par exemple retour de manière complexe sur les moments affectifs, les récits de larmes, tout ce qui procède d’une « narration de pathos »[12] que l’on peut travailler au regard de l’incorporation, comme une expansion plus ou moins contrôlée, plu sou moins « normée », de ce qui a été refoulé. Un peu différemment, au niveau de la production énonciative même des écrits, la question de l’incorporation telle qu’on l’envisage ici pourrait permettre de revenir sur les enjeux politiques du mode éthique d’énonciation dans la pastorale française des années 1620-1630 : en quoi la codification pastorale d’un ethos nobiliaire déborde-t-elle ou non le jeu de l’intériorisation d’une contrainte curiale, d’une distance avec les valeurs de cour ?

Notre colloque sera consacré à explorer le champ esquissé ci-dessus, y compris dans le cas d’écrits non immédiatement classé comme « littéraires ». C’est-à-dire à réintroduire du politique, dans le cadre d’une réflexion sur l’incorporation, à l’intérieur des perspectives philosophiques et morales récentes sur l’éthique de la littérature. Sans prétendre construire une description nouvelle d’un moment historique en particulier ou un grand récit de l’incorporation sociale sous l’ancien régime[13](et surtout sans répéter les résultats bien établis de la recherche sur l’histoire du corps[14]), les communications et les discussions devront plutôt permettre d’élaborer de nouvelles questions de recherche : comment penser l’incorporation sociale du point de vue de la littérature ? qu’est-ce que les écrits qualifiés de « littéraires » permettent de dire des processus d’incorporation ? comment entrent-ils dans ces processus ? quel rapport notamment peut-on éventuellement établir entre incorporation, affect et codification littéraire ou poétique ? Comment l’action propre des écrits se combine-t-elle, si tel est le cas, avec un discours sur l’incorporation ou une manifestation de celle-ci ? De quelle façon faudrait-il élargir la perspective pour vraiment saisir le rapport entre les différentes pratiques d’écritures imaginables, des pratiques symbolisantes et une pensée qui tente de décrire l’ordre et l’histoire d’une société ? Enfin quelles relations établir entre représentation, figuration et affect ?

Dans la suite du premier colloque à Paris (26 et 27 juin 2015), qui sera dédié aux figurations politico-affectives et aux représentations poétiques du corps en particulier, les organisatrices se proposent de continuer la discussion en 2016 à Mayence, afin de porter leur regard sur le corps comme métaphore de l’Etat et « l’Etat fictif » comme incorporation au deuxième degré. Finalement, le projet devrait aboutir à une publication, en invitant d’autres spécialistes à contribuer pour enrichir l’éventail des perspectives sur le sujet.

 

Karin Peters, Maître de conférences, université « Johannes Gutenberg » de Mayence, MSH et Grihl

Laurence Giavarini, Maître de conférences, Université de Bourgogne, centre Chevrier et grihl

Sophie Houdard, Professeur, universite Paris 3

Dinah Ribard, directrice d’études, EHESS, CRH-grihl



[1]Les vieux habits de l’empereur. Une histoire culturelle des institutions du Saint-Empire à l’époque moderne, Paris, Éd. de la Maison des sciences de l’homme, 2013, p. 3.

[2]« C’est parce qu’elles s’offrent à une appréhension matérielle, parce qu’elles sont saisies par les sens, que ces symbolisations transforment l’ordre institutionnel qu’elles incarnent en une réalité objective. », Ibid., p. 5.

[3]Albrecht Koschorke, Susanne Lüdemann, Thomas Frank, Ethel Matala de Mazza (dir.), Der fiktive Staat. Konstruktionen des politischen Körpers in der Geschichte Europas, Frankfurt/Main, Fischer, 2007.

[4]Voir les contributions dans la Collection L’Intime 3 (2012) : L’expression de l’intériorité : vivre et dire l’intime à l’époque moderne [http://revuesshs.u-bourgogne.fr/intime/document.php?id=451ISSN - 2114-1053].

[5]Posthegemony. Political Theory and Latin America, Minneapolis/London, Univ. of Minnesota Press, 2010.

[6]Sur les phénotypes en matière d’affects, voir Hartmut Böhme, « Gefühl », in Christoph Wulff (éd.), Vom Menschen. Handbuch historischer Anthropologie, Weinheim, Beltz, 1997, pp. 525-548, ici p. 540.

[7]Voir la question de la mélancolie et la contre-culture dans les salons dans Wolfgang Lepenies, Melancholie und Gesellschaft, Frankfurt/Main, Suhrkamp, 1969.

[8]Gil – « Ponte el bonete de tema / y en el costado la mano. » Mingo – « ¿Y para qué en el costado? » Gil – « Porqu’es muy gran galanía. » (v. 439-442) Juan del Encina, Teatro completo, éd. Miguel Ángel Pérez Priego, Madrid, Cátedra, 2008, p. 185.

[9]James  Richard Andrews, Juan del Encina: Prometheus in the search of prestige, Berkeley, Univ. of California Press, 1959, p. 109.

[10]« Das zurückgeschwiegene Fühlen rächt sich durch Dynamisierung des Wortausdrucks, durch einen Gegendruck gegen den Wort-Druck, der auf dem Fühlen lastet. Also eine mit Spannungen geladene Dämpfung […]. », Leo Spitzer, « Die klassische Dämpfung in Racines Stil », in Romanische Stil- und Literaturstudien, t. I, Marburg, Elwert, 1931, pp. 135-268, ici p. 138 [« Le refoulement des sentiments accentue par réaction le dynamisme de l’expression verbale, une contre-pression s’oppose à la pression que le mot exerce sur les sentiments. Donc l’atténuation faite d’une accumulation de forces contenues… », Léo Spitzer, « L’effet de sourdine dans le style classique : Racine », dans Études de style, article traduit de l’allemand par Alain Coulon, Gallimard, 1970, « TEL », p. 210].

[11]Voir notamment Roland Barthes, Sur Racine, Paris, Seuil 1960.

[12]« Ein Pathosnarrativ liegt also vor, wenn im Erzählen eine pathetische Handlung wenigstens ansatzweise simulativ vollzogen, das heißt als Gestus textlich so vorgeführt wird, dass wir sie in unserer Imagination nahezu zeitgleich als Bewegung nachvollziehen können. » [On a affaire à une narration de pathos si une action pathétique est performée dans la narration, au moins de manière simulative, c’est-à-dire présentée textuellement comme geste afin que nous puissions la concevoir presque en même temps comme mouvement dans notre imagination.] Joachim Knape, « Rhetorischer Pathosbegriff und literarische Pathosnarrative », in Cornelia Zumbusch (éd.), Pathos: Zur Geschichte einer problematischen Kategorie, Berlin, Oldenbourg Akademieverlag, 2010, pp. 25-44, ici p. 43.

[13]Ainsi Bettina Hitzer déconseille de poursuivre le narratif linéaire d’une rationalisation des affects à la manière d’Elias, voir « Emotionsgeschichte – ein Anfang mit Folgen », in HSoz-u-Kult (23.11.2011), pp. 1-80, ici p. 5. [http://hsozkult.geschichte.hu-berlin.de/forum/2011-11-001]

[14]Voir, par exemple, Philipp Sarasin, Reizbare Maschinen: Eine Geschichte des Körpers 1765-1914, Frankfurt/Main, Suhrkamp, 2001, Christine Detrez, La construction sociale du corps, Paris, Seuil, 2002, Cornelia Hahn / Michael Meuser (éds.), Körperrepräsentationen. Die Ordnung des Sozialen und der Körper, Konstanz, UVK, 2002, Alain Corbain et al (éd.), Histoire du corps, Paris, Seuil, 2005 (3 t.), Markus Schroer (éd.), Soziologie des Körpers, Frankfurt/Main, Suhrkamp, 2005, Rebekka von Mallinckrodt (éd.), Bewegtes Leben: Körpertechniken in der Frühen Neuzeit, Wiesbaden, Harrassowitz, 2008, et Sydney Anglo, L’escrime, la danse et l’art de la guerre : le livre et la représentation du mouvement, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2011.

Programme

Lieu

EHESS
Salle Denys Lombard
96, boulevard Raspail

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Pour citer ce document

, «Incorporation à la puissance deux : Le corps social et ses phénotypes littéraires», CRH [En ligne], Actualités, Archives, 2015, Juin 2015,mis à jour le : 04/08/2015
,URL : http://crh.ehess.fr/index.php?4588.
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